Tempo ménager

Au milieu de la nuit, la route défend une maigre place le long des hautes roches. Les monts, habillés de pics résineux, dorment à la colle avec une voie laquée en noir et mouchetée d’étoiles brillantes. Nous sommes minuscules dans cette nature.


Je serre la main de Mr Bone. Regarde ce devant sauvage et indomptable. Clignez des paupières. Dans les Hautes Alpes, en plein désert vert du Queyras, nos jours d’été se suivent et se ressemblent. En nid perchés dans un chalet, nous vivons seuls au monde. La fenêtre du salon ouvre vue sur le temps qui ondoie, à fleur de montagnes, des paysages lumineux et grandioses. L’air souffle du frais bien trop pur. Du sommet de son rond d’or, le soleil cherche à toucher le fond des vallées mais se cogne, sans arrêt, dans les ombres d’une forêt. Les marmottes, grasses de farniente, se postent aux balcons des terriers. Le foin, compacté en cubes jaunes, sèche dans les champs et nous gratte le nez de sa bonne odeur. Clignez des paupières. Je déteste la campagne. Le temps de mon enfance, passée dans un village du Périgord, m’a enseigné toutes les curiosités mal placées, bassesses et méchancetés animales dont sont capables les paysans-réunis. Une micro-société hermétique faite de solitudes ennuyées et de lorgnettes permanentes sur les voisins éternels. Ce quotidien bouseux est tellement invariable que chacun cherche à savoir si la vie de l’autre change plus que la sienne. L’anonymat est impossible, interdit. Cette expérience du milieu rural m’a bétonné dans la ville à l’excès (même si l’urbain n’est qu’un conglomérat de petits villages sans place pour l’église). Clignez des paupières. La nature, elle, est inhumaine et dicte son rythme. Pour la supporter, il faut être tranquille. Mes vingt jours de retraite en son coeur m’ont placé dans un tempo ménager : se lever, caresser et embrasser l’homme que j’aime, manger, regarder la couleur ciel, lire le journal, marcher de petits moments, accepter de perdre l’heure. Accepter de ne rien faire et de moins penser. Un vrai bonheur pour un nerveux agité. Un dimanche, nous grimpons un pic pentu pour toucher les 2700 mètres. Mr Bone se moque de mon craché de poumons avant d’immortaliser mon exploit en un shooting photo. Un autre jour, nous roulons dans le néant vaste et splendide de l’Italie sauvage. Les vaches traînent sur la route. Un vieux berger fronce ses rides pour nous saluer. Quelques randonneurs idiots s’échinent dans les hauteurs rocailleuses. Je brille des yeux face à toutes ces merveilles terrestres puis cligne des paupières. À Lyon, le retour est doux. Les rencontres traînent sur les terrasses de café dans des retrouvailles paisibles : Fanfan Selenc retrace son périple barcelonais et ses résolutions pour cette nouvelle rentrée. Gilles Pastor voyage encore dans le Kent de Derek Jarman. Entre Saint-Tropez et la Galice, Super Pénélope enferme ses souvenirs heureux dans une jolie boîte. Déjà suractif, Antoine S. présente son projet de créateur de mode « made in France », Projet M. Les autres s’arrêtent au croisement des rues et parlent lentement. Il y a dans cette fin d’été comme un ralenti qui prête à la confidence, à raconter de longues histoires. Clignez des paupières. Pleinement heureux, au milieu de toutes les complications matérielles étouffées dans la boîte aux lettres pendant mon absence, je regarde le futur avec envie. Les choses iront bien. Fermez les paupières.

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