Une mission singulière

Ils jurent d’être les plus heureux des hommes. Lorsqu’ils auront quitté Lyon pour un bout de cambrousse dans un chalet savoyard. L’an prochain, Arnaud et Michel aménageront un logis clos, orienté vers la cime d’un micro-monde.


Mardi, près des flics en pagaille sur la Place Sathonay, le couple porte mains fortes à la descente de drinks mousseux. Et refuse mes interrogations sur son exil choisi hors de la ville et fait valoir, justement, que le devenir « maison et gosses » ne singe pas celui des traditionnels époux hétéros. « Ce n’est pas parce que notre sexualité est différente que notre quotidien devrait forcément l’être », rétorque Arnaud à ma recherche de complications. Clignez des paupières. De l’enfance, je me souviens de l’affection portée à mon instituteur. Quelques années plus tard, lorsque j’ai compris que ma main droite pouvait me donner du plaisir, je pognais des histoires sensuelles avec des camarades mâles du collège. Puis, adolescent bien conscient de ma « différence », regardais les morts du Sida tomber des journaux télévisés sur le canapé familial. « Le cancer gay », prétendaient les instruis en costumes-réac. De là, avant même avoir touché la bite de mon premier amant, il était dicté que je devais vivre une sexualité cachée et menacée par un danger de mort permanent. Que mes histoires sentimentales ne seraient pas simples. Cette finalité là est une erreur. Au moins, une demi erreur. Car l’interdiction faite à nous, encore sous-hommes, de ne pas pouvoir se marier et/ou assouvir son désir de paternité, m’a forcé à ausculter ce qu’était la vie du couple présumé « normal ». Ce « un plus un » qui peut se multiplier par enfantement mais se réduit dans l’isolement d’un foyer éteint. Je voudrais inventer une autre vie à deux. Ne pas construire qu’une maison ou torcher le cul d’un corps étranger qui ne bougera pas devant mon lit de mort. Mais est-ce bien possible ? Utile ? Pourquoi devrais-je m’infliger un modèle expérimental de vie amoureuse comme mission singulière ? Clignez des paupières. À la Cantine des Sales Gosses, Frédéric Sicre ne cesse de crapauter du gosier les vins servis tout en détaillant son dernier passage à L’Apothéose : « Un mec a pris une lampe en forme de bite sur le comptoir puis s’est sodomisé en public. Jacques Haffner l’encourageait, à grands cris, au micro. C’était terrifiant. » Clignez des paupières. Mercredi, las des terrasses devenues trop familières (Café 203 et Escalier) ou injustement surestimées (Le Péristyle et son service exécrable, le Broc Café et son show off ridicule), nous apéritivons, table neuve, au Cap 6. Chasseurs de prochains rêves festifs, Fanfan Selenc, Karine et Prousty rétrovisent encore leurs vacances et n’aperçoivent « rien de nouveau en bars et nightclubs qui pourrait changer nos sorties ». Chacun décide de sa rentrée officielle dans le ballet public des copinages, ragots sans lendemains et inlassables « tu fais quoi ce soir ? » Fanfan craint « ce quotidien où chacun s’enferme dans un milieu restreint qui uniformise un même discours, sans critiques et originalités ». Clignez des paupières. Jeudi, le train stoppe son défilé de cols en sapins verts sur le quai d’une gare des Hautes Alpes. Mr Bone roule en direction du village en altitude. Je le fixe, l’admire, lui cramponne la cuisse droite d’une main demandeuse. Le week-end passera aimant et se souviendra de joies simples et bons touchés. Fermez les paupières.

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