L’empire se détraque

Épuisé, secoué et ému. Je suis dans cet état là à ma première sortie de L’Amphithéâtre, mardi. Sur le rang, Super Pénélope est assise, toute rieuse, à côté du Consul de Belgique en coude avec Guy Darmet.


Sur une scène trop volumineuse pour la danse, un bel homme gratte nerveusement la croûte d’une boule de pain. Tel un petit oiseau en hiver, acharné sur son maigre repas, il fait dos à une montagne recouverte d’un manteau de sous-vêtements blancs. Une femme lui emboîte l’automatisme trembleur pour faire de grandes enjambées en proférant des « Superman… Lassie… Marylin Monroe… Gandhi… » Est ainsi posé, avec ces deux solos introductifs, VSRP du Ballet C. de la B. Ou comment survivre dans un monde d’affamés tout en réussissant à s’imposer au regard de l’autre. Je me suis trouvé, à deux reprises, au bord des pleurs devant cette pièce cruelle avec nos égoïsmes et angoisses. Les danseurs-personnages bouillent de l’intérieur et grelottent à chair de peau alors qu’ils tentent vainement de maîtriser leur destin, leur corps, respectif. Alain Platel me sauve de cet enfer usant grâce à des espaces absurdes et risibles ou lorsque, tirés par une musique magnifique de Monteverdi concassée avec des piments tziganes, les danseurs s’encordent pour une ascension périlleuse vers les cimes. Clignez des paupières sur LE spectacle de cette Biennale. Ni la 5eme compagnie avec Eau B nite et encore moins la création de Nasser Martin-Gousset ne traumatiseront la fin de cette biennale : la première aurait pourtant pu toucher la beauté pure et simple, de celle qui aura fait défaut à cette édition (soit une pièce uniquement dansée sans effets théâtraux soutenus par un plein d’accessoires et de décors). Sur un plateau ensablé, les danseurs de la compagnie africaine exécutent de beaux gestes mais les faciès pétrifiés du début à la fin. Comme s’ils réfléchissaient en permanence à ce qu’ils devaient danser. Ennuyeux, haché et dommage. La seconde sera une accumulation de références culturelles vulgairement travesties par le chorégraphe : Péplum trace des parallèles ratés entre la passion amoureuse vécue par Cléopatre avec Jules César, puis Marc-Antoine, et notre société « moderne ». Le rendu brouillonne des tableaux oniriques creux, des clins d’oeil abusés à l’homosexualité, la guerre sale, l’empire qui se détraque ou au cinéma. On touche le fond de la mauvaise provocation crypto « branchouille » lorsque Martin-Gousset illustre la guerre en humanisant un soldat sur I Feel Love de Donna Summer (hymne absolu du disco et ici repris par la pop star gay Jimmy Sommerville) ou faisant poser ses danseurs contre un mur (de Berlin ?) « à la Wolfgang Tillsman« .
À trop vouloir en dire, le spectacle se noye dans l’insignifiant. Clignez des paupières. Samedi, je me dispute avec Mr Bone. Ma dépendance à ce grand homme provoque, parfois, une poussée douloureuse de paranoïa. On se jete puis se resoude. Clignez des paupières. Contre cet esprit dérangé et mes soucis d’argent plombant, j’ai plaisir à retrouver Fanfan Selenc pour l’anniversaire de Laure M. Et, dans le jardin fleuri au milieu de la nuit froide, nous buvons des drinks et politisons nos discours autour de l’aimable, et bien révolté, Cricri. Les verbes dévient de nos prochains votes aux élections (indécis à la présidentielle et pour Comparini aux municipales) à tout ce qui fait l’amour : l’acceptation et le respect de nos différences avec l’autre puis le monté amoureux qui n’est jamais dû au hasard mais ne peut, heureusement, décider quelle personnalité fera remue-ménage dans notre solitude rompue. Fermez les paupières.

 

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