Au sommet de l’indignité

À l’âge où l’adolescence ordonne une confrontation avec le monde et l’expérimentation des inconnus ou interdits, je fermais la porte de ma chambre pour écouter les nouvelles radios de Tonton, me masturber sur un héros de feuilleton télé et mâcher le papier journal de Libération, L’Autre Journal ou du Melody Maker.


Seul, sans amitiés particulières, incapable d’intégrer les groupes scolaires imposés et avec cette gène permanente de me faire repérer dans mon absence totale de curiosités pour le quotidien de mes semblables. De quinze à vingt-cinq ans, j’étais un associable silencieux sous couveuse du suicide paternel puis, plus tard, de la mère écrasée par la tôle. Clignez des paupières. Aujourd’hui, présumé extraverti, je rechausse ces mêmes pompes de l’à côté : l’entourage devient flou. L’instant non-vécu se concentre sur l’impératif à faire attention à ce que les autres ne remarquent pas trop que je ne suis pas là. Ou disparaître. Mardi, des silhouettes tendent les bras vers des nappes blanches garnies. Des mains portent des cigarettes aux lèvres. Des sourires se taisent avant laissez-débuller du champagne en fond de gorges. Des mots sortent entre deux. Yves Caizergues et Fred Gangneux, maîtres du cocktail, inaugurent l’agence Lighting Process avec une bande de trentenaires aimables. Laure M. revient de l’enterrement clermontois du producteur Denisot qui donna lieu à « une scène surréaliste : à la sortie de l’église, il y avait une foule de filles qui trépignaient d’excitation à la vue des Obispo ou Jennifer. C’était vraiment bizarre. » Clignez des paupières après un doigt roulé sur le Ipod pour remémorer Dance This Mess Around de The B’52s.
« Ne me laissez pas tout seul », flippe-je derrière Fanfan Selenc et Jérôme G. au milieu d’une voie sans issue longeant les trains en Gare de Vaise. Perdus dans la nuit, nous pistons la soirée Vendredi 13 entre un périphérique et les rues désertes du quartier. Les vélos enfin chaînés, nous retrouvons toute la Branchaga de la ville dans une salle des fêtes colorisée par une lumière noire qui blanchit les yeux à rire et dents à dénouer les mauvaises langues. Au port d’une casquette obligatoire, je préfère un bonnet de bain orange fluorescent qui « empêchera mes quelques neurones encore en vie de s’échapper. » Maxime (photo) prend nouvelles de Mr Bone et trinque à la chance que mon amour aurait de pouvoir connaître bientôt tous les branchouilleux lyonnais. Antoine S. politise son entreprise de fringues stylées et « fabriquées en France », Projet M, en exagérant le pouvoir du consommateur : « Ce n’est plus par le vote ou par le militantisme que tu changeras la société mais par tes choix de produits. » Jean Barbier se porte visiblement beaucoup mieux depuis qu’il a quitté le papier-pue de Lyon Mag. Le gentilhomme n’en touchera pourtant aucun mot. Clignez des paupières, deux grammes d’alcool vidés dans le sang. Pendant que Fanfan et Paco s’éthylisent sur le dancefloor et s’horrifient de la venue improbable d’Agoria (deejay qui voudrait être Laurent Garnier), coiffé d’un chapeau de paille noire mittérandien, Hubert-Julien Laferrière mondanise mais avoue « beaucoup moins sortir qu’avant. » Au sommet de l’indignité, le Goldenboy bombe son torse imberbe et libéré d’une chemise imprimée léopard « parce qu’il veut faire son pédé racaille » rigole une escort girl. Enfin, nous titubons vers la Presqu’île avant que le jour révèle les joyeux excès de cette grande party et fermons les paupières, fiers de notre piteux état.

 

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