Une grande surface de consommations immatérielles

Racler les fonds de tiroirs et trouver quelques ronds. Ouvrir les portes du placard et se nourrir de pâtes mortes. Depuis un temps trop lointain, mes dix jours par mois se passent ainsi. L’argent n’est pas mon fidèle.


Mes absences du réel pour cause d’inventaire intérieur de mes obligations matérielles non réglées neutralisent ma curiosité. Mon amour, mes ami(e)s et les autres n’ont qu’à se taire. Rien ne changera avec eux. Tout est dans moi. Clignez des paupières. Peut-être me poste-je dans l’erreur des histoires qui tournent en rond. De celles signifiant qu’un malheur apporte son lot de consolation, sonnant et trébuchant. Trébuchant. Jusqu’à vingt-cinq ans, les choses de la vie ont été faciles. Chaque forte douleur a voulu être pansée par un leg : Héritier après la mort du père ; héritier après celle de la mère ; héritier après celle du grand-père pater ; héritier après celle du grand-père mater. À la suite de ces mises en terre, un notaire dépose un chèque sur le compte bancaire. Et entretient mes manques d’ambitions à générer seul des revenus corrects. Mais ce qui ai tombé tout flasque des cercueils ne m’a jamais offert une rente à vie. Juste de quoi me leurrer dans une grande surface de consommations immatérielles. Juste de quoi m’éduquer au non-effort et à la gentillesse de ne pas vouloir écraser mon voisin pour lui manger son pain. Clignez des paupières. Les puissants précaires de cette ville m’apprécient à juste valeur : mes franc-parlés et écrits sincères doivent leurs sembler singuliers ou attachants. Sans présenter de menaces pour leurs places. Pour exemple, sur le champ de bataille entre combattants journaleux, quoi de plus rassurant pour sa propre survie professionnelle et sa mince notoriété qu’un faux confrère désintéressé ? Car, dans ce microcosme étouffé (et plus généralement dans tous ceux se concentrant sur un maigre gâteau), les sondages sont permanents sur « qui fait quoi » et « qui à l’intention de faire quoi ». Chacun surveille l’autre pour, à l’occasion, s’entrepoignarder. Clignez des paupières. Observer puis chercher un sens sans agir est une de mes plus belles tares. Être les pieds dedans avec la tête dehors, un vieux réflexe devenu néfaste. Samedi, le risque de perdre, un jour, Mr Bone s’invite dans une soirée, une semaine, sans sortie d’aérations pour cause d’infortune. Une dispute téléphonique charcute le creux de l’oreille douloureusement. La voix énervée de mon compagnon se synchronise sur mes difficultés du moment, sur mes errances sociales et hésitations pitoyables face à l’urgence de stopper ma chute qualifiable de « suicidaire ». Notre histoire est beaucoup trop importante. Un amour chéri mais qui peut disparaître, trop lent à digérer et impossible à retoucher. Je ne veux pas me sentir coupable d’une fin possible. Je n’ai jamais éprouvé de regrets et il n’y en aura pas. « Sors-toi les doigts du cul sinon votre histoire ne tiendra pas le choc face à ta situation », vulgarisait Fanfan Selenc une nuit de surconsommation en drinks forts. Pas très chic comme formule mais bien profond. Fermer les paupières.

0 comments on “Une grande surface de consommations immatériellesAdd yours →

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*