Le temps de la connaissance

C’était un matin d’avril dernier. J’avais pourtant instauré la tradition depuis ma première fellation pratiquée à la ceinture d’un amant au visage flou : me faire sucer le sang tous les ans afin d’en connaître la couleur virale.

La procédure est connue : perdre patience dans un couloir en cherchant, dans le regard de ses voisins de piquées, le pourquoi elles et ils sont là ; mettre actif mon gaydar et portionner les parts de pédés, hétéros ou toxicos venus se faire tester comme moi ; montrer son ticket à une secrétaire qui stylonne « votre date de naissance ? » sur un bout de formulaire photocopié ; repatienter ; suivre une infirmière dans un bureau triste ; s’asseoir sur une chaise longue en simili cuir marron ; exposer son bras gauche en pleurnichant : « Je crains les prises de sang. Si je tourne de l’oeil, vous ferez le nécessaire ? » La dame sourit après ses habituelles questions (« Pourquoi faites-vous un test ? Vous droguez-vous ? Sniffez-vous ? Estce que vous vous piquez ? ») Je cligne des paupières et sens l’aiguille enfoncée dans ma chair. Trois années d’absence dans un centre de dépistage anonyme du VIH. Comme excuses, j’avais vaguement comptabilisé ces accidents où ma capote a craqué, où ma bite nue visitait des dizaines de bouches inconnues. Comme inquiétudes, j’ai perdu du poids par excès d’alcools et repas loupés, et psychotais, à chaque coup de fatigue, une séroconversion. Comme miroirs déformants, il y avait (et a toujours) cette image renvoyée par l’Autre, public ou intime, qui imagine que ma maigreur est celle d’un pédé malade. Comme motivation nouvelle, j’aime Mr Bone et veux le protéger « au cas où ». Clignez des paupières. Sept jours plus tard, je retourne à l’Hôtel Dieu avec des questions cimentées au ventre : « Que ferais-je si je suis séropo ? A qui l’annoncerais-je en premier ? Voudrais-je encore vivre ? Me battrais-je contre la maladie ? Si oui, secrètement ? Publiquement ? » Dans la salle d’attente, une voix hausse un numéro. Une jeune femme dénoue ses jambes en ronde, tend son ticket puis suit le pisteur de son état sanguin. Enfermée dans un bureau, que lui révèle-t-on ? Quel sera mon sort ? Clignez des paupières. A mon tour. J’échange le ticket de retour rempli la semaine d’avant contre une feuille d’analyse entêtée de mon numéro : « VIH1 : négatif » surligne « VIH2 : négatif ». Le bonidélivreur ne me félicite pas. Aucune raison. Le mal court encore dans les copulations de tous. Clignez des paupières. Ce vendredi 1er décembre, je serai encore du côté des lutteurs contre le sida. Je marcherai en direction de la Mairie centrale, grande aveugle devant l’épidémie qui abîme nos amours et libertés sexuelles. Je m’engagerai dans Sida Basta, manifestation courageusement organisée par Les Subsistances non par mon affiliation à un de ces groupes prétendus « à risques » mais par défense du temps de la connaissance. Celui où des proches cachetonnent des trithérapies polluantes, où les kids désinformés niquent sans protection, où de vieux gays se surcontaminent par nostalgie des serial fuckers seventies partouzant les queues fiers, où la masse « hétéro » n’a toujours pas compris que la vermine s’installe aussi dans son corps, où les plus faibles crèvent de la maladie par milliers, chaque seconde. Celui où l’Etat qui décrète le sida comme Grande Cause Nationale 2006 s’applique à débattre sur des sujets sanitaires beaucoup plus « propres » et moins « intimes » pour fermer tranquillement les paupières.

0 comments on “Le temps de la connaissanceAdd yours →

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*